Les limites d'un découpage tombent-elles sur les vraies ruptures du milieu, là où le climat, le relief ou le réseau des cours d'eau changent brusquement ? Cette question a une vertu rare : la réponse ne dépend pas de la taille des unités. Je ne compte pas des surfaces, je regarde des lignes, ce qui contourne d'emblée le biais de taille.
Deux temps. D'abord, repérer les ruptures réelles du milieu. Partant d'une grandeur continue sur le territoire (l'altitude, un indice climatique, la densité de drainage), je calcule en chaque point la vitesse à laquelle elle change. Les lieux où ce changement est fort dessinent des lignes de rupture : les crêtes entre plaine et montagne, les transitions climatiques, les lisières hydrographiques. Cette détection de bordures s'appelle le wombling, du nom de son inventeur.
Ensuite, mesurer le recouvrement. Je superpose les frontières internes du découpage aux lignes de rupture ainsi trouvées, et je calcule la part des frontières du découpage qui longent une vraie rupture, à une tolérance donnée (par exemple deux kilomètres). Un découpage qui suit les versants et les climats verra ses limites coïncider avec les ruptures ; un découpage administratif, tracé sur d'autres logiques, les traversera plus souvent.
flowchart TB
C["Grandeur continue<br/>(relief, climat, drainage)"] --> W["Wombling :<br/>zones de changement rapide"]
W --> V["Lignes de rupture du milieu"]
D["Frontières internes<br/>du découpage"] --> O["Recouvrement<br/>(tolérance : buffer)"]
V --> O
O --> R["Part des frontières du découpage<br/>qui longent une vraie rupture"]
Un taux d'alignement par découpage et par milieu. Il complète les métriques de partition par un autre angle : celles-ci regardent l'intérieur des unités (l'homogénéité), l'alignement regarde leurs bords (le tracé). Un bon découpage devrait réussir les deux, unités homogènes et frontières posées sur les ruptures.
Appliquée aux découpages de la France, à la tolérance de deux kilomètres, la méthode donne un résultat net. La part des frontières internes qui longent une vraie rupture du milieu, par découpage et par zonage :
| Découpage | Köppen | HER-1 | HER-2 | GRECO |
|---|---|---|---|---|
| 6 agences de l'eau | 0,68 | 0,61 | 0,66 | 0,69 |
| 23 écorégions | 0,53 | 0,46 | 0,52 | 0,49 |
| 13 régions | 0,27 | 0,17 | 0,25 | 0,22 |
| 12 écorégions | 0,25 | 0,17 | 0,24 | 0,21 |
| départements | 0,18 | 0,07 | 0,15 | 0,10 |
Les découpages partis de l'eau, agences et vingt-trois écorégions, alignent leurs frontières deux à trois fois mieux que les régions ou les départements : sur les hydro-écorégions, 0,46 pour les vingt-trois écorégions contre 0,17 pour les régions et 0,07 pour les départements. Sur les bords, une limite administrative tranche au travers des transitions écologiques ; une limite de bassin les épouse. C'est, de toutes les comparaisons menées, l'argument le plus solide en faveur d'un découpage par l'eau, précisément parce qu'il ne doit rien à la taille des unités.
Une nuance honnête : les six agences, plus grossières, alignent un peu mieux que les vingt-trois écorégions, parce qu'elles n'ont que de grandes lignes de partage à poser. L'alignement départage donc l'eau et l'administratif ; il ne départage pas le nombre d'unités entre découpages hydrographiques. Ce choix-là se fait sur d'autres critères, exposés dans À quoi servent ces comparaisons.
Le résultat dépend de deux réglages qu'il faut assumer : la finesse de la grandeur continue de départ, et la tolérance de recouvrement. Une tolérance large flatte tous les découpages, une tolérance étroite les pénalise tous. La méthode dit où les limites tombent juste, elle ne dit pas si une rupture du milieu mérite d'être une frontière de gestion : une transition climatique douce peut ne pas justifier de couper une assemblée en deux. L'alignement éclaire le tracé, il ne le décide pas.