Tout cela peut sembler une refonte gigantesque, à repousser à des lendemains qui ne viennent jamais. C'est ici que je voudrais être précis, parce que le cœur de ma conviction est l'inverse : le noyau d'une écorégion politique existe déjà, et il me semble possible de l'obtenir à moindre frais, à partir de ce qui est là. Il ne s'agit pas de partir de zéro, mais de transformer.
Ce noyau se laisse décrire pièce par pièce. La première pièce est de transformer les agences de l'eau en agences du cycle de l'eau : il existe, depuis 1964, des agences de bassin ; leur rendre les moyens et le pouvoir qui leur sont repris chaque année, élargir leur compétence à tout le cycle et en faire le bras armé de l'écorégion se fait par la loi ordinaire, sans révision constitutionnelle, et atteint d'emblée l'essentiel de la valeur écologique. À côté d'elles viennent des assemblées de bassin versant, obligatoires et à l'échelle fine : là où siègent aujourd'hui des commissions locales de l'eau, facultatives, inégales et dominées par les intérêts en place, ces assemblées d'habitantes et d'habitants du bassin prennent le relais partout, sur un tout autre principe. Pour que ces assemblées cessent d'être la chasse gardée des mêmes, la piste que je défends est d'écarter de la table les élus et les représentants d'intérêts et de tirer au sort l'intégralité de leurs membres, en antidote frontal à la capture par les lobbys.
Le reste du noyau donne à ces décisions les moyens de leur autorité. Ramener au public une ingénierie de l'eau largement livrée au privé permet à l'écorégion de concevoir, construire et entretenir elle-même : la régie publique n'est pas un slogan, c'est la condition pour que l'argent de l'eau serve l'eau et non le dividende. Une écorégion qui décide sous la coupe du corps préfectoral ou des grands opérateurs privés ne décide pas ; son autonomie est la garantie que la délibération des habitants pèse vraiment. Un cliquet, un niveau d'exigence qu'aucun territoire ne peut être moins-disant à respecter, empêche qu'un endroit s'exonère du cap commun. Et pour tenir l'ensemble et arbitrer les conflits entre bassins, un haut-commissariat adossé à un haut conseil scientifique fait le garant national de la cohérence et de la parole savante, indépendant des intérêts sectoriels.
Voilà un noyau d'écorégion politique constitué presque entièrement à partir du déjà-là. Rien n'est rasé, tout est converti. Le reste, l'élargissement complet des compétences et la refonte de la carte régionale, prendra le temps qu'il faudra. Commencer par l'eau, c'est commencer tout de suite.
D'où un dernier point d'honnêteté, qui commande le réalisme de la démarche : il y a deux temps dans cette proposition, et les confondre condamnerait à l'immobilisme. Le premier temps se fait vite et sûrement, par la loi ordinaire : refonder les agences, créer les assemblées de bassin, tirer au sort, remettre en régie, poser le critère de conformité. C'est le noyau ci-dessus, et il atteint l'essentiel de la valeur écologique sans toucher à la carte des collectivités. Le second temps, celui qui redécoupe pour de bon la France en écorégions élues et fait descendre ou remonter toutes les compétences, touche aux catégories de collectivités et au suffrage : il demande une révision constitutionnelle, donc du temps et un rapport de force. La carte reste l'horizon et l'outil de travail, elle n'est pas le préalable. Mener d'abord ce qui se fait tout de suite, garder la refonte complète pour un second temps : l'un ne se prend pas en otage de l'autre.