Partir de l'eau, le noyau

À quoi sert cette étape ? Elle pose le choix fondateur dont tout le reste dépend : prendre l'eau non comme une ressource à répartir, mais comme la trame qui relie milieux, sols, usages et habitants. Ce choix commande la maille de bassin et la place faite à la délibération.

Dire qu'un découpage part de l'eau ne suffit pas : encore faut-il préciser de quelle eau il s'agit. Partir de l'eau comptée, celle des volumes prélevés, facturés, rejetés, mène à une carte de flux et de bilans. Partir de l'eau comme trame du vivant mène ailleurs. C'est ce second sens que je retiens, et il commande tout le reste de la méthode : le choix du bassin, la place faite à la délibération, jusqu'à la forme des unités obtenues.

L'eau ressource, l'eau trame

La manière la plus répandue de saisir l'eau la traite comme une ressource : une quantité disponible, à répartir entre des usages concurrents, à protéger d'une pénurie. Ce regard est utile et nécessaire. Il a ses instruments, ses redevances, ses schémas de répartition, et il ne s'agit pas de le récuser. Mais il isole l'eau de ce qu'elle traverse. Une ressource se compte à la sortie d'un robinet ou d'un forage ; elle se pense en mètres cubes, indépendamment de la rivière d'où elle vient et du sol qui la retient.

L'eau comme trame du vivant se laisse moins facilement compter. Elle est ce qui circule et relie : la pluie qui recharge une nappe, la nappe qui soutient un cours d'eau à l'étiage, le cours d'eau qui entretient une ripisylve, la ripisylve qui tempère la rivière, et les usages humains qui prélèvent, dérivent et rendent partout le long de ce parcours. Milieux, sols, usages, habitantes et habitants d'un même territoire tiennent ensemble par l'eau qui passe de l'un à l'autre. C'est en ce sens que je parle de l'eau comme commun du vivant : non un stock à partager, mais le fil qui met en dépendance ce qu'une carte administrative sépare.

Ce déplacement de regard n'a rien d'un ornement. Il repose sur un fait physique simple, posé ailleurs dans cet espace : il n'existe qu'un seul cycle de l'eau. Ce qui est prélevé, dérivé ou rejeté en un point d'un bassin agit sur tout le reste du bassin. Les partages parfois posés entre un « grand cycle » naturel et un « petit cycle » urbain sont des conventions de gestion, commodes pour répartir des compétences, mais ils ne coupent pas le cycle en deux. L'eau qui sort d'une station d'épuration est la même que celle qui alimentera, plus bas, un captage ou une zone humide. Prendre l'eau comme trame, c'est prendre au sérieux cette continuité, plutôt que de la fractionner selon nos catégories d'action.

Ce que ce parti change à la méthode

De ce choix découle, presque mécaniquement, le reste de la démarche.

Si l'eau relie, alors l'unité pertinente est celle que l'eau elle-même dessine, et non celle qu'une frontière héritée lui impose. Le bassin versant est la seule maille où la continuité amont-aval se lit directement : ce qui se passe en tête de bassin se retrouve à l'aval, dans la même unité, et non de l'autre côté d'une limite de département. Partir de l'eau-ressource n'obligerait pas au bassin, puisque des volumes se répartissent à l'intérieur de n'importe quel périmètre. Partir de l'eau-trame l'impose : c'est la logique du bassin, et non une préférence esthétique pour les lignes de crête, qui commande de suivre le réseau hydrographique. Le bassin n'est pas choisi par goût du naturel, il s'impose dès lors que l'eau est prise comme lien.

Un commun, ensuite, ne se gère pas seulement, il se délibère. Si l'eau met en dépendance des milieux et des personnes qui, sans elle, ne se croiseraient pas, alors il faut une enceinte où celles et ceux que l'eau relie puissent en décider ensemble. C'est ce qui distingue la démarche d'un simple redécoupage technique. Une maille de bassin qui ne servirait qu'à additionner des volumes resterait une commodité de gestion. Une maille pensée comme trame appelle un lieu où l'amont et l'aval, l'usager et le riverain, le milieu et l'usage se tiennent à la même table. Le bassin donne le périmètre, la délibération lui donne sa raison d'être.

Une limite assumée, et un garde-fou

Prendre l'eau comme trame ne dissout pas pour autant toute frontière. Une carte reste une carte : elle trace des lignes, et ces lignes coupent forcément quelque chose. Les nappes souterraines, en particulier, traversent les découpages de surface sans égard pour eux ; aucune limite dessinée sur les bassins ne les épouse parfaitement. Il me semble important de le dire nettement, plutôt que de laisser croire qu'une bonne maille réconcilierait tout. La cohérence recherchée n'est jamais totale ; elle se paie d'arbitrages, et la coordination entre unités voisines reste une nécessité, pas une option.

De même, partir de l'eau ne veut pas dire ignorer ce que l'écologie ou l'administration savent du territoire. Les hydro-écorégions de l'INRAE (Wasson et al., 2002), qui décrivent le fonctionnement des milieux, ou les limites départementales, qui portent des compétences réelles, ne sont pas écartées : elles servent de comparants, elles éclairent un partage de massif ou une continuité douteuse, sans jamais devenir le principe de tracé. Le principe reste l'eau. Le reste vient l'affiner, non le remplacer. C'est, me semble-t-il, la façon la plus honnête de tenir un parti sans en faire un dogme.

Poser l'eau comme commun du vivant, ce n'est donc pas une formule d'ouverture, c'est le choix qui rend le reste intelligible. Il explique pourquoi la méthode suit les bassins et non les frontières, pourquoi elle vise des lieux de délibération et non seulement des périmètres de gestion, et pourquoi elle accepte ses propres limites plutôt que de prétendre les abolir.

Ce qu'il faut en retenir

Prendre l'eau comme trame du vivant, et non comme un simple stock à répartir, impose la maille du bassin et appelle un lieu de délibération. Ce parti reste honnête sur sa limite : aucune carte n'épouse parfaitement les nappes, et la coordination entre unités voisines demeure nécessaire.