S'arrêter sur la note rassurante des pages précédentes serait malhonnête, car le risque est réel et mérite d'être nommé sans détour. En descendant à un grain fin de découpage, sur des bases hydrographiques, la carte tombe forcément sur des unités qui coïncident avec des territoires vécus et nommés. L'unité de l'est ressemble à l'Alsace, telle autre à la Bretagne, telle autre à la Provence. Le phénomène est mécanique : plus le tracé épouse finement les milieux, plus il retrouve des ensembles que l'histoire a chargés de sens. Et ces noms sont chargés, aujourd'hui plus que jamais, à un moment où la demande d'identité régionale est haute.
Le danger n'est pas symétrique, et c'est ce qui le rend sérieux. Le vocabulaire de l'enracinement, du terroir, de la communauté alignée sur son sol, est un terrain que l'extrême droite laboure activement. Elle a appris à greffer sur des critères d'apparence naturelle, la géologie, le climat, le paysage, des critères d'identité, la langue, la culture, le supposé peuple d'origine, jusqu'à faire croire qu'une frontière écologique fonderait aussi une communauté ethnique. Une carte de gauche qui nommerait ses unités du nom des vieilles provinces, sur une base présentée comme naturelle, entrerait dans cet espace qu'elle le veuille ou non. Elle offrirait la caution d'un découpage prétendument scientifique à qui n'attend que ça pour parler de peuples enracinés.
Voilà le risque, dit sans le dramatiser mais sans le minimiser. Il ne condamne pas la démarche ; il en fixe la condition. Reste à savoir comment l'éviter, et il y a des réponses concrètes, à commencer par une règle de nommage.
Ces réponses sont réunies dans la page sur le pare-feu du nommage et les garde-fous, qui montre pourquoi appeler une écorégion par son eau plutôt que par son peuple fait déjà une part du travail politique.