Une objection vient aussitôt : l'Alsace, la Bretagne, le Pays basque, l'Occitanie, la Savoie existent, comptent, et un trait de bassin versant ne saurait les effacer. Sur ce point l'accord est entier, et c'est même l'inverse de ce que je propose. Ces identités sont vivaces, et rien dans la démarche ne cherche à les nier.
Elles ne logent simplement pas dans un périmètre de gestion de l'eau. Elles vivent dans une culture, une histoire, une langue, une cuisine, des paysages, un attachement, une mémoire, tout un tissu de vécu qu'aucune carte administrative n'a jamais créé et qu'aucune carte administrative ne peut effacer. La Bretagne n'est pas née d'un tracé de préfecture, et elle ne mourra pas d'un tracé de bassin. Ces identités se tiennent ailleurs, dans le sensible et le long cours, hors de portée d'une ligne dessinée sur l'eau.
Il faut le dire, parce que c'est exact et rassurant à la fois : redécouper pour l'eau ne menace aucune de ces identités. La Bretagne ne se dissout pas dans une meilleure gestion de ses rivières, l'Alsace ne disparaît pas parce que la nappe rhénane serait confiée à une assemblée d'habitants. Le pluralisme territorial, cette richesse d'un pays fait de mille pays qui se racontent, ne se joue pas à l'échelle où se décide une station d'épuration ou un débit réservé. Les deux plans coexistent sans se gêner, le vécu culturel d'un côté, la gestion du vivant de l'autre. La carte ne touche qu'au second.
Reste que cette coexistence sereine ne dissout pas tout risque. La page suivante nomme celui qui demeure : à grain fin, un découpage hydrographique retombe sur des ensembles chargés d'histoire, et ces noms sont convoités.