Découper suppose deux décisions liées : sur quoi s'appuyer pour tracer les limites, et à quelle grandeur s'arrêter. Les deux se répondent, car le critère de tracé commande la taille des unités qu'il produit. Plusieurs manières de partir méritent d'être examinées, selon que le tracé s'appuie sur l'écologie des milieux, sur les mailles administratives ou sur l'eau elle-même ; le choix entre elles engage tout ce qui suit.
Une première manière suit l'écologie plutôt que l'hydrographie. Agréger les hydro-écorégions de niveau 1 en ensembles gérables donne un découpage à forte cohérence écologique, fait d'unités homogènes du point de vue du milieu, cohérentes avec la vie aquatique et la qualité des eaux. C'est un atout réel pour qui veut piloter la gestion à la maille des milieux.
La limite tient à la nature même de l'outil. Les hydro-écorégions décrivent le milieu, pas la gestion de l'eau. Elles ignorent la logique amont-aval du bassin versant, si bien qu'une même hydro-écorégion peut s'étendre sur plusieurs bassins sans lien hydraulique entre eux. Pour une maille de délibération et de partage de la ressource, cette indifférence au bassin est rédhibitoire. S'y ajoute une fragilité de fond : les hydro-écorégions reposent sur des normales climatiques anciennes, et les enveloppes climatiques se déplacent. Un découpage de gestion fondé sur elles hériterait de cette instabilité, là où un découpage fondé sur les bassins s'appuie sur la géologie et le relief, stables à l'échelle du siècle.
Une deuxième manière part des mailles administratives existantes, départements et régions, et les croise avec l'eau. C'est l'approche la plus immédiate, et souvent la plus tentante, car elle donne un découpage administrable sans délai, adossé à des institutions, des budgets et des compétences déjà en place.
Ses limites tiennent à son point de départ. Elle ne part pas de l'eau : elle coupe les bassins versants au gré de frontières tracées pour de tout autres raisons, et reconduit la disproportion de population que le projet cherche à corriger. Elle sert ici de point de comparaison, le repère par rapport auquel se mesurent les pistes qui, elles, partent de l'eau.
La manière que je retiens part du bassin versant. La brique élémentaire est le secteur hydrographique ; les secteurs se regroupent par une règle déterministe selon le code et la région hydrographique, puis se fondent en 23 unités. Ce point de départ conserve le fil de l'eau : chaque écorégion tient ensemble un amont et un aval que la ressource et le risque relient déjà.
Reste à fixer la grandeur. Ici, un principe évite un contresens fréquent : l'objectif n'est pas l'égalité de population entre unités, mais la réduction de la disproportion héritée. Chercher l'égalité conduirait à couper des bassins pour équilibrer des effectifs, ce qui trahirait le critère de tracé. La démographie n'est donc pas un critère de découpe, seulement un correctif appliqué au nombre d'unités. Avec les sept agences de l'eau créées depuis 1964, le rapport entre la plus peuplée et la moins peuplée va de 1 à 53 : l'écorégion parisienne compte plusieurs millions d'habitants quand la Corse en compte 355 000. Avec les 23 écorégions, ce rapport tombe à 1 à 19. La disproportion recule sans que le fil de l'eau soit coupé.
Le nombre de 23 n'a rien d'un absolu ; il résulte de l'équilibre entre deux exigences contraires. Trop peu d'unités, et la disproportion démographique persiste, tandis que les territoires deviennent trop vastes pour une délibération à hauteur d'habitant. Trop d'unités, et le découpage multiplie des mailles trop petites pour porter une compétence sérieuse sur l'eau, tout en fragmentant à nouveau la décision. Vingt-trois écorégions me paraissent tenir ces deux bouts : assez pour ramener la disproportion à un rapport raisonnable, assez peu pour que chaque maille pèse et puisse gérer réellement sa part du cycle.
L'échelle du découpage n'est donc pas une donnée de départ mais un arbitrage, et cet arbitrage se lit dans le critère retenu. Partir de l'eau fixe la brique, le bassin ; corriger la démographie fixe le nombre, sans jamais primer sur la continuité hydraulique. C'est à ce prix que le résultat reste un territoire de l'eau, et non un compromis administratif de plus.