À quoi sert cette étape ? Elle montre comment le tracé se fabrique concrètement : partir du secteur hydrographique comme brique de travail, opérer une première coupe fidèle aux bassins, puis la confronter au climat, au relief, aux nappes et à la population, et l'amender là où ces regards signalent un défaut. Les vingt-trois unités sont ce que ce travail produit, non ce qu'il présuppose.
L'eau, en France, est administrée depuis la loi du 16 décembre 1964 par de grandes circonscriptions dont les limites n'ont pas bougé en soixante ans. Deux défauts s'y accumulent. Le premier est une disproportion démographique considérable : la plus peuplée de ces circonscriptions pèse plus de cinquante fois la moins peuplée, ce qui rend toute comparaison et toute solidarité difficiles. Le second est une inadaptation à la réalité physique : des territoires au comportement hydrologique semblable se trouvent répartis entre plusieurs bassins, quand des territoires très contrastés sont réunis dans un même ensemble. Le point de départ n'a donc pas été de dessiner une carte administrative améliorée par le haut, mais de partir de l'eau elle-même, des lieux où elle se gère et se délibère concrètement.
La description hydrographique de la France est organisée en niveaux emboîtés : des régions hydrographiques, des secteurs, des sous-secteurs. Ce sont les briques disponibles. Le sous-secteur, le plus fin, a d'abord semblé le grain naturel d'une assemblée de bassin. À l'usage, un tel émiettement rendrait le dispositif ingérable : ce jugement est pratique, et je l'assume comme tel. Le grain retenu est le secteur hydrographique, brique déjà reconnue par la cartographie de l'eau, ni le grain trop grossier des agences actuelles, ni la fragmentation des sous-secteurs. Les unités finales se composent par assemblage de ces briques entières, jamais par découpe à l'intérieur de l'une d'elles. Cette contrainte, tenue jusqu'au bout, garantit qu'aucune assemblée de bassin ne se retrouve coupée en deux.
La première version du découpage n'a obéi qu'à une règle : regrouper les secteurs selon leur code hydrographique, celui qui les rattache à une région et à un fleuve. Rien d'autre à ce stade, ni la population, ni le climat, ni le relief. Je suivais l'eau qui descend, et rien de plus. Cette coupe est livrée telle qu'elle fut, car elle est instructive : une part de la logique de regroupement s'est faite au jugé, secteur par secteur, sans qu'une justification stricte puisse toujours en être donnée après coup. Reconstruire cette justification fait partie du travail, entrepris honnêtement plutôt que maquillé.
Une coupe hydrographique n'a de valeur que confrontée à ce qu'elle prétend servir. Ce premier découpage a donc été éprouvé à travers plusieurs regards, chacun révélant une qualité ou un défaut. L'équilibre démographique, d'abord : l'écart de population entre unités s'était nettement resserré par rapport aux agences, sans jamais viser l'égalité, qui n'est pas l'objectif. Le climat, ensuite. La classification de Köppen, dans sa version récente à haute résolution (Beck et al., 2023), sert à vérifier l'homogénéité climatique des unités. Mais le climat se déplace : les travaux du projet Explore2 (Strohmenger et al., 2024) indiquent qu'un réchauffement marqué pourrait faire reculer le tempéré océanique, de la plus grande partie du territoire aujourd'hui à une fraction faible d'ici la fin du siècle. Caler des frontières de l'eau sur celles du climat les condamnerait à vieillir : le climat est un comparant, pas un principe de construction. Les hydro-écorégions de l'INRAE (Wasson et al., 2002), la répartition des masses d'eau souterraines, le relief et la densité du réseau hydrographique ont fourni les autres regards.
Les corrections sont venues au fil de ces confrontations. L'arc méditerranéen a parlé le premier, par son climat : un ensemble bas-rhodanien et provençal se distingue, dont la spécificité méditerranéenne ne se laissait pas fondre dans le couloir du Rhône ; les unités du pourtour, Aude et Orb, Bas-Rhône-Provence, Var et Argens, se détachent par leur régime, leurs fortes pentes et leurs crues. Le relief impose ses propres coutures : l'Isère et la Durance, tenues par la montagne alpine, forment une unité que la pente distingue du sillon rhodanien plus au nord. La continuité géographique a exigé quelques retouches, réunir des fragments épars à leur ensemble le plus proche, réaffecter un secteur du Rhône aval pour ne pas laisser une unité coupée en deux. Le nommage, enfin : les étiquettes en « côtiers », peu parlantes, ont cédé la place au cours d'eau qui structure chaque unité.
La même logique commande un regroupement moins attendu. L'Oise et la Marne, affluents de rive droite et de rive gauche de la Seine, partagent le régime du grand bassin sédimentaire : densités de drainage très faibles, de l'ordre du dixième de kilomètre par kilomètre carré, réseau de surface pauvre, alimentation souterraine dominante. Traités séparément, ils auraient formé deux unités jumelles par leur hydrologie mais distinctes sur la carte, sans que rien dans l'eau ne le justifie. Les réunir en une seule unité, l'Oise et la Marne, respecte l'homogénéité hydrologique et évite un morcellement de convenance : sa population, un peu plus d'un million deux cent mille habitants, reste largement gouvernable. Ce regroupement illustre le principe tenu partout, c'est l'eau qui décide des coutures, pas la symétrie du dessin.
Au terme de ces amendements, la France métropolitaine se compose de vingt-trois unités. Ce nombre est un résultat, non une consigne. Les autres découpages testés, plus grossiers ou calés sur les départements, ont été écartés parce qu'ils sacrifiaient soit l'homogénéité hydrologique, soit le respect des nappes, soit la cohérence des bassins.
Un découpage n'est publiable qu'une fois vérifié. La topologie, d'abord : les vingt-trois unités forment une partition, elles couvrent tout le territoire métropolitain, sans trou ni chevauchement, le recouvrement entre unités étant géométriquement nul. La population, ensuite : la somme des populations des vingt-trois unités s'établit à 66 161 828 habitants, soit 66,16 millions, total qui se conserve d'un découpage à l'autre, aux arrondissements près liés aux communes de bordure. La conservation de ce total prouve qu'aucun territoire n'a été perdu ni compté deux fois. Le linéaire de cours d'eau principaux se conserve lui aussi, à cinquante-quatre mille kilomètres près d'un scénario à l'autre. Les assemblées de bassin, enfin, s'inscrivent chacune dans une unité et une seule, propriété qui découle de la contrainte d'agrégation par secteurs entiers et qui rend le découpage utilisable pour une délibération.
Deux dimensions manquent au dossier et ne sont pas inventées. Les revenus des ménages, qui diraient quelque chose des capacités contributives inégales d'un bassin à l'autre, ne figurent pas dans les couches mobilisées ; ils restent à sourcer auprès des données fiscales localisées. Les flux de transport, qui éclaireraient la cohérence des bassins de vie avec les bassins d'eau, manquent de même. Ces deux angles sont signalés comme ouverts, non comblés. Le découpage tient sur ce qui a été mesuré : l'eau de surface, l'eau souterraine, le climat, le relief, la population et les mailles de la vie quotidienne. Vingt-trois unités en sortent, contrôlées et refermées sur elles-mêmes. Ce n'était pas le point de départ ; c'est ce que la matière a rendu.
Le calcul assemble des briques hydrographiques entières, jamais de découpe interne, ce qui garantit qu'aucune assemblée ne se retrouve coupée en deux. Une première coupe strictement hydrographique est éprouvée puis corrigée par les autres regards. Le nombre de vingt-trois tombe de ce travail, et deux dimensions manquantes, revenus et transports, sont signalées plutôt que comblées à l'estime.