La première protection, la plus visible, est une règle de nommage : une écorégion s'appelle par son eau, jamais par son peuple. L'unité de l'est ne se nomme pas « Alsace » mais Rhin supérieur ; aucune unité ne prend le nom d'un terroir chargé d'histoire, chacune celui de la rivière qui la tient. La règle peut sembler pointilleuse ; elle me paraît le pare-feu principal. Une carte ne portant que des noms de rivières se prête mal à l'accusation de naturaliser un peuple. Le nom hydronymique tient à distance le drapeau identitaire : il dit gestion et non appartenance, eau et non sang. Là où « Alsace » convoque une histoire, une langue, un caractère supposé, « Rhin supérieur » ne convoque qu'un bassin et ses habitants, qui qu'ils soient. Le nom fait ainsi une part du travail politique à lui seul.
Il faut être précis sur ce que ce choix n'enlève pas. L'unité Rhin supérieur coïncide de fait avec ce que le vécu appelle l'Alsace, et cette coïncidence a du bon : elle rend à ce territoire une prise sur son eau et son cadre de vie, plus proche des bassins de vie qu'un grand ensemble éloigné et technocratique. Les habitants y gagnent du concret, de la proximité, une main sur leur ressource. La prise est réelle sans qu'une identité de plus leur soit vendue, sans qu'une bannière soit agitée. Le bénéfice vient de la substance, une écorégion cohérente et proche des gens, non du nom. Séparer la chose de son nom, c'est précisément ce qui désamorce la récupération.
Le nommage ne suffit pas seul. Il s'accompagne de règles que je tiens fermement. L'écorégion n'a aucune compétence identitaire : elle gère l'eau, les sols, l'air, le vivant, mais rien sur la langue, la culture, l'état civil, la nationalité, ce qui ferme la porte à toute transformation d'un périmètre de gestion en foyer de peuple. L'appartenance passe par la résidence : la participation vient de l'habitation, jamais d'une ancienneté supposée « d'ici » depuis des générations, et le nouvel arrivant a exactement la même voix que l'ancien dès le jour où il boit la même eau, ce qui coupe frontalement l'obsession de l'autochtonie.
Restent les frontières, poreuses et révisables. Les limites de bassin ne sont pas des murs : un tiers des départements se trouvent à cheval sur deux écorégions, en cogestion, et ces contours bougeront avec le climat. J'en fais un argument. Une frontière écologique se négocie et se déplace, une frontière identitaire se prétend éternelle ; une carte révisable ne peut donc pas être une carte de nations, et la souplesse même de ces lignes prouve qu'elles ne dessinent pas des peuples.
De tout cela, une phrase mérite d'être retenue et une autre d'être évitée. Ne jamais laisser dire que la carte « rend aux régions leur identité » ; dire plutôt qu'elle donne à chaque territoire les moyens de gouverner son eau. Il ne s'agit pas de libérer des peuples mais d'organiser une compétence. Dès que le débat en vient à « l'âme bretonne » ou à « l'identité alsacienne » à propos d'un découpage de l'eau, le terrain maîtrisé cède à celui que d'autres maîtrisent mieux, et la partie est déjà perdue. Le pluralisme territorial français n'a besoin d'aucune carte pour vivre et n'a rien à craindre de celle-ci : il vit dans la culture, l'histoire, l'attachement, quand la carte, elle, ne parle que d'eau. C'est en tenant cette distinction, la gestion d'un côté, l'âme de l'autre, qu'un redécoupage pour le vivant se fait sans exacerber quoi que ce soit.