Une carte des bassins ne vaut que si elle finit par organiser du pouvoir. Découper l'eau au plus près des milieux où elle circule reste un exercice de géographie tant que rien ne se décide à cette échelle. Cet espace prolonge donc le découpage vers sa conséquence politique : faire de l'écorégion la vraie région, celle qui épouse le vivant, et non une strate de plus posée sur ce qui existe déjà. C'est là que se concentrent les objections concrètes, celles qui surgissent dès que la discussion quitte les principes, et c'est à elles que ces pages tentent de répondre.

Le point de départ me paraît le plus solide de toute la démarche : nos régions actuelles ne sont pas des évidences. Elles procèdent de la réforme de 2015, taillée pour l'attractivité et la compétitivité, sans cohérence écologique et souvent sans cohérence historique. Un ensemble comme le Grand Est ne tient aucun cycle, aucun milieu. Refonder la région sur ce qui la fait tenir, le bassin, ne consiste donc pas à ajouter une couche au mille-feuille territorial, mais à remplacer la région administrative et à renvoyer chaque compétence à son juste échelon. L'écorégion prend le vivant et le cycle long, l'eau, les sols, l'air, la biodiversité ; le reste redescend au plus près des gens ou remonte à l'État, selon l'échelle où il se traite le mieux. Les transports du quotidien, les lycées, la formation relèvent du bassin de vie et non du bassin versant ; la solidarité et l'égalité devant la loi restent nationales et indivisibles. Le tri se fait par la bonne maille, et c'est ce tri, plutôt qu'un transfert massif de pouvoir, qui répond à la crainte du démembrement.

Reste la question du réalisme, qui commande tout le reste. Une refonte de cette ampleur semble faite pour être repoussée à des lendemains qui ne viennent jamais. Il me semble que l'inverse est vrai : le noyau d'une écorégion politique existe déjà, et peut s'obtenir à moindre frais, à partir du déjà-là. Transformer les agences de l'eau en agences du cycle de l'eau, créer des assemblées de bassin obligatoires en lieu et place des commissions locales facultatives, tirer au sort leurs membres, ramener l'ingénierie de l'eau au public, poser un critère de conformité et un garant national : tout cela relève de la loi ordinaire et atteint l'essentiel de la valeur écologique sans toucher à la carte des collectivités. La refonte complète, celle qui redécoupe pour de bon la France en écorégions élues, demande une révision constitutionnelle, donc du temps et un rapport de force. Ces deux temps ne doivent pas être confondus : mener d'abord ce qui se fait tout de suite, garder la carte comme horizon et outil de travail, sans jamais prendre l'un en otage de l'autre.

La dernière objection est celle que je prends le plus au sérieux, parce qu'elle ne porte ni sur un chiffre ni sur une ligne de partage des eaux, mais sur un risque politique. Redessiner la France sur ses bassins fait forcément tomber sur des unités qui ressemblent à des territoires vécus et nommés, et le vocabulaire de l'enracinement est un terrain que l'extrême droite laboure. Le risque existe et ne se conjure pas en se taisant. Il se désamorce en nommant l'unité par son eau et jamais par son peuple, en refusant à l'écorégion toute compétence sur la langue ou la culture, en ouvrant l'appartenance par la résidence et non par le lignage, et en assumant des frontières poreuses et révisables qu'aucune carte de nations ne pourrait tolérer. Une écorégion est un périmètre de gestion du vivant, pas un certificat d'appartenance.

Qui veut l'essentiel peut s'en tenir à ces quatre idées : la vraie région se tient au bassin, chaque compétence retrouve sa juste échelle, le noyau se construit tout de suite à partir de l'existant, et la carte se nomme par l'eau pour ne pas devenir une carte d'identités. Les pages qui suivent instruisent chacune une question à part. Le devenir des compétences des régions actuelles, transports, lycées, aide économique, y est traité en détail, avec le partage entre protection de la ressource au bassin et exploitation du service à la commune. Le noyau à moindre frais y est démonté pièce par pièce, avec les deux temps de la démarche. L'objection régionaliste y a son développement propre, du pare-feu du nommage aux garde-fous qui l'accompagnent. Pour le découpage lui-même, ses vingt-trois unités et les scénarios écartés, l'espace consacré aux écorégions reste le point d'entrée.